"La forêt des rêves" : "Taïeb Sbouaï. C’est son nom. Le sujet de mon enquête. Je préfère l’appeler Monsieur Sbouaï, car c’est ainsi que je l’appelais à l’époque, lorsqu’il était mon professeur de français. Et qu’aujourd’hui encore, vingt-trois ans après, son souvenir m’impressionne beaucoup.
J’ai quinze ans et habite à Antibes. J’aime les matières littéraires et les sciences humaines. Je m’imagine plus tard journaliste dans la presse écrite (un métier "planant" me dira un jour mon prof principal) ou scénariste. Je rêve de partir de chez moi et m’imagine faire une école de cinéma à Paris, c’est à dire loin de la maison.
Monsieur Sbouaï, c’est mon prof de français. Il est arabe, sans que je sache exactement d’où il vient. Il semble toujours trop apprêté, avec sa chemise bien repassée et sa cravate. Rien ne dépasse. Il a un vocabulaire châtié, il est brillant. Très pince sans rire. Il ne semble pas à sa place devant nous autres, adolescents dissipés, incultes et prétentieux... comme peuvent l’être des ados.
Nous sommes en 1996. S’opère une ellipse de vingt-trois ans. Les vies se déroulent, s’éteignent.
En juin 2018, à Paris je rencontre à la fin d’une soirée avec DJ Sana Sbouaï, la fille de Monsieur Sbouai. Le hasard… Elle m’apprend que son père, décédé depuis huit ans, écrivait des pièces de théâtre. Mon métier aujourd’hui. En juin 2019, je rencontre pour des ateliers d’écriture une professeur d’Aubervilliers (qui s’avère être la mère de la DJ de cette soirée de juin 2018). Au cours de la conversation, elle me raconte la rencontre avec Kateb Yacine, au milieu des années 80, grâce à un ami, Monsieur Sbouaï. Ce dernier tenait une librairie dans le 18e arrondissement à Paris où il accueillait toute l’intelligentsia tunisienne de l’époque.
Aujourd’hui, j’écris du théâtre et je me demande ce que Monsieur Sbouaï m’a transmis et pourquoi il est revenu par deux fois dans ma vie depuis un an."